«Quel est votre nom, votre revenu, votre niveau d’études, votre groupe ethnique, votre santé mentale…?» À compter de mars 2026, les 1400 organismes québécois d’aide alimentaires devront recueillir des données auprès de leur clientèle. Pour inscrire chaque mois ces renseignements dans une toute nouvelle plateforme informatique : GoToucan. Une façon de faire qui est loin de faire l’unanimité chez les organismes concernés.
Ce projet, initié par Banques alimentaires du Québec et Banques alimentaires Canada, vise à déployer «une solution numérique permettant de récolter des données en temps réel». Un exercice auquel que les organismes ne s’astreignent actuellement qu’une fois par année, en mars. Ce qui s’appelle le «Bilan-Faim». C’est-à-dire un portrait de la situation de l’aide alimentaire un peu partout au Québec.
Un double avantage, selon Banques alimentaires du Québec
Banques alimentaires du Québec y voit un double avantage. D’abord pour les organismes, qui auraient accès à des données «fiables et actuelles». Ce qui pourrait leur servir lorsqu’ils sollicitent des dons.
Ensuite, on y voit un plus pour l’ensemble du réseau. Pour lequel il y aurait désormais un «portrait réaliste et courant de ce qui se passe sur le terrain». Ce qui permettrait de mieux répondre aux besoins du réseau en répartissant les denrées équitablement.
De même, Banques alimentaires souhaite se servir des données pour solliciter des donateurs et démontrer au gouvernement la réalité des personnes aux prises avec l’insécurité alimentaire.
Sur le terrain, des organismes mal à l’aise
Sur le terrain, des organismes se disent mal à l’aise vis-à-vis de ce projet. C’est le cas de Claudia Belzile, directrice générale du Centre d’action bénévole Valcourt et région (CABVER).
«Ce qu’on nous a dit, c’est que des donateurs majeurs, qui donnent pour plusieurs millions de dollars de denrées, souhaitent connaître en temps réel l’évolution des besoins. Pour pouvoir s’ajuster. C’est louable et on comprend la logique derrière», dit-elle.
Ce qu’elle questionne, c’est la surcharge quotidienne de travail qu’exigera cette entrée de données. «En plus de GoToucan, nous avons d’autres services, comme l’accompagnement-transport, pour lequel on doit aussi entrer des données. Ça nous oblige donc à utiliser deux bases de données. Ce qui multiplie les tâches. En plus, certains de nos usagers, qui utilisent plusieurs services, vont voir leurs données rentrées dans plusieurs plateformes. Ce qui multiplie les risques d’erreurs, de brèches de sécurité ou autres», explique-t-elle.

«Ils n’ont pas à connaitre ces renseignements»
Mais le véritable enjeu, pointe Claudia Belzile, concerne la confidentialité des données recueillies.
«Si nous inscrivons dans la plateforme le nom de la personne et des informations personnelles, c’est pour nous une limite à ne pas franchir. On ne veut pas se rendre à ce degré de détails-là. Selon nous, Banques alimentaires du Québec n’a pas à connaître ces renseignements.»
Elle ajoute : «On nous dit qu’ils ne vont pas consulter ces données. Qu’elles ne serviront qu’à construire des profils statistiques. Mais si c’est le cas, alors pourquoi avoir besoin d’inscrire le nom de la personne, sa date de naissance, ses revenus, etc.?»
En respect de la loi 25?
Pour Claudia Belzile, recueillir de telles données pourrait possiblement ne pas répondre à l’esprit de la loi 25 sur la protection des renseignements personnels. En vigueur depuis 2023.
«Avant de demander des renseignements, nous avons l’obligation légale de nous questionner sur la nécessité de transmettre certaines informations à un tiers. Ça représente aussi un risque de rupture du lien de confiance entre les usagers et l’organisme. Nous n’avons aucun contrôle sur les processus de gouvernance des données chez Banques alimentaires du Québec. Alors que nous sommes imputables de ce qu’ils en feront. C’est donc de notre responsabilité de se demander si ces informations seront utiles.»
Claudia Belzile précise que le CABVER n’est pas le seul à être inconfortable avec cette situation. En juin dernier, au nom des tous les centres d’action bénévole de l’Estrie, elle a fait parvenir une lettre à Moisson Estrie, responsable de ce dossier pour la région. Dans sa lettre, la directrice faisait part à l’organisme de tous ces questionnements.
«Pour moi, ça ne passe pas»
Myriam Campeau, directrice des Tabliers en folie à Richmond, indique, comme Claudia Belzile, comprendre les raisons de cette démarche. «C’est logique de vouloir faire une compilation en continu. Pour avoir des chiffres plus récents, qui n’ont pas quelques mois de retard», partage-t-elle.
Elle déplore toutefois que GoToucan soit imposé de façon coercitive.
«Je pense qu’il y a encore des organismes n’ont peut-être pas encore compris l’ampleur. Nous nous faisons tous imposer ça. Si nous n’embarquons pas, nous n’aurons pas accès aux denrées de Moisson Estrie. Pour moi, ça ne passe pas.»
La directrice partage que, de son point de vue, cette façon de faire ne correspond pas aux fondements de son organisme.
«On nous impose des questions pour lesquelles on ne comprend même pas le sens. Comme par exemple de savoir si la personne a une voiture. De les poser à nos bénéficiaires, ce n’est pas cohérent avec la philosophie de notre organisme et avec notre mode de fonctionnement.»

«Qu’est-ce qu’ils vont faire de ces données-là?»
Myriam Campeau se demande la finalité des données recueillies.
«Les gens qui viennent aux Tabliers en folie ne sont pas tous des gens dans la pauvreté. Ce sont des gens qui veulent économiser, briser la solitude ou apprendre à cuisiner. Nous avons sept groupes actuellement, composés de gens qui ne sont pas dans la misère. Alors si j’envoie des données à Banques alimentaires du Québec, comment ils vont traduire ces informations-là? Qu’est-ce qu’ils vont faire de ces données-là? Il y a du flou, dans cette histoire-là. Et là-dessus, on n’a pas de réponse.»
Manque de ressources humaines et situation financière précaire
De même, la gestionnaire se demande comment sa petite équipe de trois personnes et demie sera en mesure de s’approprier la plateforme et dégager assez de temps pour inscrire ces données à l’informatique. «Ce n’est pas une plateforme facile à utiliser. J’ai essayé d’entrer les données pour six bénéficiaires et ça m’a pris deux heures. Mais c’est sûr qu’à un moment donné, ce sera plus facile car on va mieux comprendre comment l’utiliser.»
Une demande supplémentaire qui s’inscrit dans un contexte où la situation financière de l’organisme est à risque.
«Les comptoirs alimentaires comme nous, ça fait des années qu’on fonctionne avec des grenailles. À partir du 1er avril 2026, nous ne recevrons plus de financement pour nos ressources humaines. Nous sommes à un cheveu et demi d’un bris de service dans l’aide alimentaire à Richmond. Alors la compilation du Bilan-Faim, c’est loin de mes préoccupations actuelles. Mon enjeu, c’est d’abord d’essayer de stabiliser notre service. Et je suis découragée, parce que je ne sais pas où je vais aller chercher cet argent.»
«On va tout faire pour les aider»
Claudia Belzile et Myriam Campeau ont clairement indiqué au Val-Ouest qu’elles ne souhaitent en aucun cas faire porter le blâme à Moisson Estrie pour cette situation. Un organisme avec lequel elles entretiennent de très bonnes relations.
«Moisson Estrie est un allié, pas un adversaire. Ils sont pris entre l’arbre et l’écorce. En se faisant imposer comme nous cette obligation», souligne Claudia Belzile.
«Moisson Estrie ne fait que suivre les directives d’en haut, de Banques alimentaires du Québec et de Banques alimentaires Canada», partage de son côté Myriam Campeau.
Christian Bibeau, directeur général de Moisson Estrie, dit être au fait de ces revendications.
«Les organismes n’ont pas de financement pour ce projet. Alors que ça fait tellement longtemps qu’ils disent qu’ils sont sous-financés. La situation était déjà difficile il y a 10 ans. Aujourd’hui, c’est pire. C’est la catastrophe annoncée. Et là, on leur demande de trouver les ressources humaines pour compléter ces données. Nous sommes conscients que certains n’ont pas les ressources. C’est une somme de travail, surtout à court terme, qui est demandée pour s’intégrer à la plateforme.»
Pour soutenir les organismes dans cette transition, Moisson Estrie a embauché un technicien en informatique. «C’est complexe, je le reconnais. Mais on va tout faire pour les aider dans ce processus-là», affirme-t-il.

«Tout peut rester anonyme»
Christian Bibeau croit que l’information concernant GoToucan n’a peut-être pas été bien comprise et véhiculée. Par exemple, le site respecterait la confidentialité des personnes, contrairement à ce que croient certains organismes.
«Dans la plateforme GoToucan, il n’est pas nécessaire d’entrer le nom de la personne. Cette question peut être totalement anonymisée. Il y a encore de la confusion de la part des organismes quant aux données exactes qui sont demandées. Il y a 1400 organismes communautaires, partout au Québec, qui bougent dans ce dossier. C’est sûr qu’il y a des confusions.»
Il ajoute : «Nous avons fait faire des avis juridiques pour vérifier le respect de la loi 25. Pour s’assurer que le projet qu’on propose rencontre les exigences.»
Le directeur général donne l’exemple de sa propre organisation.
«Chaque jour, nous aidons environ 200 personnes. Qui sont inscrites pour de l’aide directe en dépannage alimentaire. Pour toutes ces personnes, nous avons un numéro de dossier. Si nous devons transférer de l’information vers Banques alimentaires du Québec, nous allons transférer ce numéro de dossier. Pas le nom de la personne. Ça reste quelque chose d’anonyme.»
«On va y gagner, au bout du compte»
Pour Christian Bibeau, que le Bilan-Faim soit bientôt mensuel plutôt qu’annuel comporte son lot d’avantages. «Ça permet d’avoir un visage régional de l’aide alimentaire qui est offerte et des personnes qui y font appel. Même chose pour les organismes dans chacune des communautés. On peut savoir le nombre de personnes aidées, le type de ressources alimentaires, etc. Ces données-là ont un sens et une importance. Dans certains cas, ça peut devenir un outil stratégique dans la prise de décision. Ou encore une façon de se projeter dans les prochaines années, en voyant les besoins qui changent.»
Il illustre ses propos en présentant une situation mis en perspective grâce au Bilan-Faim.
«On a tendance à associer l’aide alimentaire aux gens qui sont sur l’aide sociale, qui traversent une période de chômage ou qui vivent une difficulté. Le Bilan-Faim montre plutôt une augmentation des demandes d’aide alimentaire de la part de la population en emploi. Des gens qui ont des revenus et qui vont travailler. Mais qui, pour toutes sortes de raisons, dont la hausse des coûts du logement, font appel à nous. Une situation de cette ampleur-là est nouvelle. Et ce sont les statistiques que nous compilons qui nous permettent de la mettre en lumière.»
Selon lui : «Les bienfaits à moyen et long terme vont dépasser la tâche à court terme. On va y gagner, au bout du compte.»
«Nous comprenons la pression, les questionnements et insatisfactions»
Christian Bibeau confirme que Moisson Estrie souhaite collaborer et accompagner les organismes dans cette transition.
«Ces organismes ont pris la parole. Mais il y en a plein d’autres qui se posent les mêmes questions, sans le dire publiquement. Nous comprenons la pression que vivent les organismes. Ainsi que leurs questionnements et insatisfactions. Ce n’est pas un projet qui va être parfait, mais on va se rendre quand même à destination. Nous allons travailler avec eux pour les accompagner et être capables de passer au travers de cette situation-là. En étant le plus rassurant possible.»
42 % des organismes l’utilisent déjà
Selon Banques alimentaires du Québec, une plateforme semblable à GoToucan est déjà en place en Ontario, en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick.
À ce jour, 1207 organismes québécois ont créé un compte GoToucan. Soit 84 % de tous les organismes visés. Parmi eux, 42 % ont commencé à saisir les données de distribution avant l’échéance de mars 2026.
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